Un système en déroute

Biennale des femmes de la FTQ

Photos de l'événement.

Délocalisations ou fermetures d’entreprises, secteurs de l’économie en déconfiture; abolition de postes, mises à pied, pertes d’emplois, montée du chômage; coupe dans les salaires et avantages sociaux, précarisation des conditions de travail; suspension de droits syndicaux, droit à l’équité salariale bafoué; privatisation des services publics et hausse des tarifs; filet de sécurité sociale troué; impact sur nos «bas de laine» et retraites des soubresauts boursiers, bancaires, financiers, d’assurances… la liste n’en finit plus!

Nous connaissons toutes l’histoire d’une sœur, d’un père, d’une fille, d’une mère ou autre proche happé par la débâcle financière et économique qui s’est propagée partout sur la planète ces derniers mois, avec de graves répercussions sur nos vies, nos acquis, nos revenus. Ces drames humains nous touchent, c’est certain. Et peut-être encore plus qu’on le pense comme femme, que ce soit en tant que travailleuse, conjointe, mère, proche aidante, utilisatrice de services publics, citoyenne, contribuable, retraitée, etc. Pourtant, on entend très peu parler — pour ne pas dire jamais — de la crise du point de vue des femmes ou en termes d’impact sur elles. Les analyses (et les analystes) se veulent «neutres» : tout le monde est traité à l’identique. Mais il faut comprendre que tout le monde ne vit pas la crise de la même manière!

Nous devons nous préoccuper aussi des effets préjudiciables de la crise sur les femmes. Elle peut compromettre nos moyens de subsistance et notre bien-être, nous appauvrir, diminuer notre filet de sécurité sociale en rognant et privatisant les services publics — avec pour effet d’alourdir nos responsabilités familiales et d’augmenter les inégalités entre les sexes —, ou en réduisant l’accès aux différentes prestations de secours, etc.1 Une autre campagne tout aussi importante pour aider le monde à affronter les difficultés du chômage est celle poursuivie depuis des années par la FTQ et le CTC visant à décadenasser l’accès à l’assurance-emploi.

Nous réclamons un critère unique d’admissibilité (360 heures), l’augmentation du taux de prestations et l’abolition du délai de carence de deux semaines, ce qui contribuerait grandement à aider les chômeuses surtout. Le plan d’action du CTC et de ses affiliés vise également à augmenter le niveau des pensions publiques, ce qui, encore une fois, contribue à lutter contre la pauvreté,particulièrement chez les femmes âgées. La FTQ fait également partie du grand Front commun formé en mai 2009 pour représenter les quelque 475 000 travailleuses et travailleurs des services publics lors des prochaines négociations collectives avec l’État-employeur.

Récemment en tournée à la grandeur du Québec sous le thème Ensemble pour les services publics, le Front commun s’est employé à revaloriser les professions et métiers de ces femmes et de ces hommes à leur juste valeur et sensibiliser la population aux enjeux sur la table. Il est important que tout le monde comprenne que les «services publics ne sont pas qu’une dépense gouvernementale, mais qu’ils constituent des investissements névralgiques pour le développement du Québec et que les sommes investies dans les régions sont réintroduites entièrement dans l’économie.»

Il est également important de déboulonner certains mythes, notamment celui voulant que les fonctionnaires sont tous des «gras dur». On n’a qu’à évoquer la situation du personnel de la santé, de l’éducation et des services sociaux, de même que celui des services périphériques pour s’en convaincre. Affaiblir nos services publics, c’est courir le risque de renforcer les inégalités entre les femmes et les hommes, de précariser davantage les emplois, d’exploiter le travail gratuit des femmes (par exemple, l’aide aux proches dépendants). Il faut au contraire les consolider car ils sont notre bien commun.

Les femmes composent une très forte proportion de la main-d’œuvre du secteur des services, y compris lorsqu’ils sont publics. Elles sont aussi très liées aux soins à toute la famille, donc ont besoin de bons services. Et quand l’État se désiste du bien-être de sa population, ce sont encore elles qui maintiennent le fort en assurant les services qui ont disparu. Toute saignée dans les services publics compromet dangereusement la situation des travailleuses, des femmes, de même que celle des familles. Nous avons toutes et tous intérêt à conserver et améliorer ces services, les garder publics, gratuits, universels et de qualité. C’est entre autres en ce sens que le Collectif 8 mars – dont fait partie la FTQ – réclamait du gouvernement au printemps dernier d’investir également dans un solide programme d’infrastructures sociales, notamment en défendant les services publics contre toute privatisation qui, inévitablement, limite l’accès aux plus démunies et vulnérables.

Par ailleurs, «certaines études internationales (notamment au Japon durant la dernière décennie) démontrent que les déboursés dans les infrastructures sociales stimuleraient directement l’économie tout autant, sinon plus, que les investissements dans les ponts et les routes.» Voilà des façons bien concrètes de faire face à la crise et de protéger nos acquis et, par là même, l’ensemble de la société québécoise. Bref, sans vouloir être trop alarmistes, les femmes sont concernées à plus d’un titre par la tourmente financière et économique. Les crises antérieures ont amplement démontré le lourd poids qu’elles leur font porter. Elles sont malheureusement propices à l’accentuation des inégalités entre les sexes – rappelons seulement la récente loi C-10 du gouvernement Harper, les attaques au droit à l’avortement, etc. La laborieuse progression des femmes vers l’égalité est encore malmenée et nos avancées des dernières années dans les domaines économique et social sont compromises.

Les crises nous font craindre les effets dévastateurs sur les femmes et les travailleuses et nous devons nous montrer encore plus vigilantes. C’est pour ça que nous misons sur l’importance de s’informer, de se mobiliser, de s’impliquer et de se solidariser.

Rendre visible l’«invisible»
Pour redonner leur juste importance aux femmes et aux travailleuses dans le contexte actuel et remettre les choses en perspective, les membres du Comité de la condition féminine de la FTQ ont décidé d’inscrire la crise et ses répercussions sur les femmes au programme de la Rencontre biennale de réflexion en condition féminine le 10 novembre 2009.

Impact sur les femmes
Au chapitre de l’emploi, la crise n’aura pas les mêmes incidences sur les femmes que sur les hommes et ce, pour plusieurs raisons :

  • Le taux d’emploi des femmes demeure inférieur à celui des hommes, bien que la différence se soit atténuée entre 1996 et 2006;
  • les femmes et les hommes n’évoluent pas dans les mêmes secteurs d’emplois, la main-d’œuvre féminine se trouvant majoritairement dans le secteur des services, dont la moitié dans les soins de santé et assistance sociale, le commerce au détail, les services d’enseignement, et l’hébergement et les services de restauration3;
  • les femmes, davantage que les hommes, occupent des emplois atypiques (à temps partiel permanent ou temporaire, sur appel, occasionnels, etc.);
  • le salaire moyen des femmes est inférieur à celui des hommes, et leurs revenus sont également plus bas;
  • près des deux-tiers des emplois au salaire minimum sont détenus par des femmes;
  • en dépit de leur scolarité, le taux d’emploi des immigrantes est inférieur à celui des hommes immigrants et à celui des femmes nées au Québec;4;
  • les femmes sans diplôme éprouvent plus de difficultés que les hommes à intégrer le marché du travail;
  • le taux de chômage des femmes est, certes, plus faible que celui des hommes, mais leur participation au marché du travail l’est également6 et leur place sur le marché du travail les garde souvent du côté de la précarité;
  • proportionnellement beaucoup moins de travailleuses que de travailleurs sont admissibles à l’assurance-emploi lors de la perte de leur emploi et ce, même si elles y ont cotisé…
  • On peut dire que l’avancée quantitative en matière d’emplois des femmes n’a pas nécessairement été accompagnée d’une avancée qualitative!Les travailleuses aussi veulent s’en sortir…

L’équité salariale : toujours à atteindre!
À l’heure actuelle, encore la moitié des entreprises au Québec n’ont pas terminé ou même débuté leur exercice d’équité salariale, ce qui signifie que beaucoup de travailleuses ne sont toujours pas rétribuées équitablement. À l’échelle canadienne, les travailleuses de la fonction publique fédérale ont connu un autre incroyable recul en 2009, cette fois, en équité salariale.

Au fédéral : des améliorations pour les femmes ?
Dans son budget de mars 2009, le gouvernement Harper a allongé de cinq semaines la période de prestations d’assurance-emploi. Doit-on rappeler que déjà, la majorité des travailleuses qui perdent leur emploi n’ont pas droit à ces prestations à cause du nombre d’heures requis pour se qualifier ? C’est le cas de six chômeuses sur dix. A-t-on pensé à évaluer combien de femmes pourront se prévaloir de cette mesure budgétaire avant de l’adopter?

Le programme gouvernemental d’infrastructures : un + pour les femmes?
Parmi les mesures annoncées par le gouvernement Charest en mars 2009 pour faire face à la crise et soutenir l’emploi se trouvent des investissements accrus pour la réfection et le développement des infrastructures du Québec (routes, ponts, immeubles, etc.). Personne ne s’objectera à l’importance d’injecter des sommes importantes à ce chapitre. Toutefois, les emplois créés ou maintenus dans le cadre de cette mesure sont dans des milieux de travail très majoritairement et traditionnellement masculins. En effet, les femmes ne représentent qu’une infime proportion de la main-d’œuvre active dans le secteur de la construction, tout comme dans ceux du transport, de la réfection des routes, et autres liés aux infrastructures. «Un milliard de dollars pour créer des emplois ne bénéficie pas au 50% de la main-d’œuvre active que sont les femmes. C’est la même chose lorsque l’État consent des allègements d’impôt aux entreprises pour la recherche/développement.» Que les hommes et les femmes n’occupent pas le même type d’emplois peut sembler favorable à ces dernières alors que des secteurs comme la forêt, l’automobile ou le papier perdent des emplois (surtout détenus par des hommes) par milliers, ce qui est catastrophique et, avec raison, très médiatisé. Mais il ne faut pas oublier –même si ça a beaucoup moins défrayé la manchette – les très lourdes pertes dans le secteur du vêtement, par exemple, fortement féminisé, mais aussi la précarité qui caractérise l’emploi de bien des travailleuses, y compris dans le secteur et les services publics. Rappelons que le secteur des services use et abuse déjà des contrats précaires, plus faciles à éliminer quand l’horizon financier s’obscurcit.

Du pain et… de l’aide!
En périodes économiques difficiles, quand le conjoint se fait licencier par un dirigeant d’entreprise qui, lui, recueille des primes faramineuses pour avoir «coupé le gras», la famille doit se rabattre sur le salaire des femmes pour garder la tête hors de l’eau. Bouée de sauvetage souvent bien frêle mais oh! combien nécessaire. Un sondage7 nous apprend que six Canadiens sur dix vivent de paie en paie et, au Québec, c’est 34% des travailleurs et travailleuses. Dans une telle situation, il ne faut surtout pas que la paie retarde de quelques jours, nos habitudes de consommation (souvent à crédit) et nos minces épargnes nous donnant peu de marge de manœuvre. Les sentiments de honte et d’impuissance de la personne qui a perdu son emploi, ses angoisses, ses inquiétudes, son stress rejaillissent sur la conjointe ou le conjoint et la famille. Sans compter les incidences sur la vie de couple, les relations avec les enfants, les parents âgés qu’il faut rassurer, etc. La santé de toutes et tous peut alors être mise à rude épreuve.

L’«opération sauvetage» syndicale
Depuis deux ans, la Confédération syndicale internationale (CSI) mène une campagne sur le travail décent et une vie décente pour les femmes. La FTQ en est partie prenante, tout comme de la Journée mondiale pour le travail décent, le 7 octobre dernier, axée sur les actions syndicales pour faire face à la crise économique. L’accent cette année a été mis sur la pleine reconnaissance du droit d’association et de négociation, droit encore régulièrement bafoué au Québec. Pensons au cas des travailleuses des services de garde en milieu familial et à celles des ressources intermédiaires et de type familial (hébergement).
Crise économique : l’ONU s’inquiète de l’impact sur les femmes «Alors que l’ampleur de la crise actuelle est encore difficile à mesurer, on s’attend à ce que les femmes et jeunes filles des pays développés et en développement soient particulièrement affectées par les conséquences économiques et sociales potentielles, comme le chômage, l’augmentation des responsabilités au travail et à la maison, la réduction de revenus et l’augmentation éventuelle de la violence sociétale et conjugale1».
1. Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, Communiqué, 6 février 2009.

La fin de la tourmente ?
Depuis quelques semaines, d’aucuns avancent que la crise financière et économique tire à sa fin. Souhaitons-le! Mais, tout comme le chat échaudé craint l’eau froide, demeurons prudentes et vigilantes. La crise s’achève peut-être, mais ses effets risquent de se faire sentir pour un bon bout encore, notamment sur nos emplois, nos conditions de travail, notre pouvoir d’achat, nos finances et, éventuellement, notre retraite.

La FTQ à Bruxelles!
La vice-présidente représentant les femmes à la FTQ, Louise Mercier, était de la délégation canadienne à la première Conférence mondiale des femmes de la CSI, sous le thème Un travail décent, une vie décente pour les femmes. Réunies à Bruxelles du 19 au 21 octobre 2009, les déléguées ont discuté de l’incidence de la crise mondiale de l’emploi sur les femmes et tracé les grandes lignes de l’action syndicale internationale visant à renforcer la sécurité d’emploi des femmes et à améliorer leurs conditions de travail.

Des recommandations fort à propos
Les quelque 450 déléguées ont entre autres conclu à l’importance que toutes les organisations syndicales appuient la résolution de la Conférence internationale du travail de 2009 concernant l’égalité entre hommes et femmes : «Les crises ne doivent pas servir d’excuse pour accroître les inégalités ou affaiblir les droits acquis par les femmes». Elles ont en outre réitéré la nécessité, pour les organisations syndicales, de garantir l’égalité entre le sexes dans tous leurs programmes, politiques, structures et activités, et analyser les données ventilées par sexe en vue de veiller à une cohérence entre leurs politiques et celles de la CSI.